Salé Sucré

Juste pour le plaisir des papilles..

jeudi 20 mars 2008

A la demande de Christine...

Comme un saut d’humeur soudain, le ciel bleu de la lumineuse après midi d'aôut s’obscurcit et une pluie torrentielle noya brusquement Paris. En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, les terrasses s’éparpillèrent et les jardins publics se vidèrent. Des trombes d’eaux inondaient le quartier des Halles et le parvis du centre Pompidou grouillait de gens pressés et désireux de s’abriter de ce qui s’annonçait comme le début d’un orage d’été. Les bouches d’égout régurgitaient des flots odorants et poussiéreux dans lesquelles régulièrement, se tordait un escarpin féminin. Cet après-midi là, c’est le pied menu de Sarah Berthier qui s’y engouffra. Aspirée par l’écoulement immodéré de l’eau, la silhouette juvénile de la jeune comptable vacilla et la moitié de son tibia s’enfonça dans le cloaque. Elle essaya vainement de s’en extirper en s’aidant de ses bras, mais une violente douleur irradia instantanément sa jambe prisonnière. Quelque chose avait probablement dû se déplacer, voire peut être même se fracturer dans sa chute.
- S’il vous plaît… demanda-t-elle doucement.
Ce jour là, Sarah Berthier n’était, malheureusement pour elle, pas plus repérable que les autres jours. Et le brouhaha suscité par l’affolement des jeunes cadres en tenue estivale et des touristes dépités par la soudaine tempête, ne l’aida guère. Personne ne remarqua Sarah Berthier, gisant dans le caniveau. Comment aurait-il d’ailleurs été possible de la remarquer ? Sa voix à peine audible, son teint pâle, presque blâfard, ses cheveux broussailleux et ternes retombant mollement sur son visage cachant en partie son regard fuyant. Sarah n’était ni belle, ni laide. Simplement transparente. On ne pouvait même pas dire qu’elle charmait, qu’elle impressionnait ni même qu’elle rebutait. Absolument pas. Elle ne suscitait pas le moindre sentiment. On ne la connaissait pas. Ni ses voisins de pallier du deuxième étage de son petit immeuble niché en plein cœur du Châtelet, ni la boulangère, pourtant physionomiste, de l’Avenue Victoria qui lui vendait chaque jour sa demie baguette. Il en était de même au sein de la non moins célèbre société H.A. En Ligne, pour laquelle Sarah travaillait depuis bientôt deux ans. Ni le responsable du Département Ventes qui la croisait chaque matin dans les longs couloirs de l’entreprise, ni ces propres collègues du service comptabilité n’étaient capables d’évoquer une discussion, un échange ou un quelconque souvenir en lien avec Sarah Berthier. Au mieux, elle laissait aux quelques personnes appelées à la côtoyer, un sentiment flou de déjà vu. Elle faisait partie de ces gens qui se fondent malgré eux dans le paysage.
- Qui est-ce ? chuchotaient systématiquement la plupart du personnel d’H.A.E.L quand, lors du repas annuel, son PDG, Hubert Arrignon, prenait la parole pour remercier nominativement chacun de ses salariés pour leur travail et leur esprit d’équipe,  se plaisant à rappeler que son entreprise était avant tout « une grande famille extrêmement soudée où chaque membre constitue un élément essentiel ».
Et il avait raison. Au-delà d’être à son apogée, et d’être devenue en trois ans à peine le must du e-commerce, H.A.E.L. était une entreprise enviée et prisée, où il faisait bon vivre, et où chaque employé se connaissait. Seule Sarah Berthier n’appartenait pas à cette famille. Pas parce qu’elle en était exclue, mais parce qu’on ne la connaissait pas. On ne la connaissait pas parce qu’on ne la voyait pas. Il faut dire qu’au-delà d’un physique quelconque, son attitude n’avait rien de remarquable. Petite, menue, sans grâce et sans port particulier, elle marchait toujours le nez dans ses chaussures. Et ce n’est pas non plus sa façon se s’habiller et les couleurs fades qu’elle choisissait, qui la mettaient en valeur. Un caméléon ne se serait pas mieux fondu dans le paysage.

(...)

Posté par Thalianessa à 10:20 - ^^ Un peu de moi... beaucoup de tout ! ^^ - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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